Le passé de Grandson revisité sous la forme d’un livre ouvert
C’est un patrimoine de dix siècles qui revit sur les bords du lac de Neuchâtel, dans une forteresse qui a notamment joué un rôle prépondérant dans l’histoire européenne en 1476. C’est aussi un joyau retrouvé d’une centaine de pièces qui a été complètement réaménagé, après quinze ans de travaux complexes de restauration.
Crédit image: Philippe Chopard
Les architectes de ce grand chantier se sont consacrés à conserver l'enveloppe médiévale de cette forteresse millénaire.
Quinze ans, ce n’est rien face à dix siècles d’histoire. Mais cela reste une aventure humaine. La forteresse savoyarde d’Othon de Grandson revit après des travaux de restauration titanesques. Il a fallu un chantier aussi complexe que la disposition des bâtiments de la forteresse et un investissement de 50 millions de francs pour faire revivre ce château qui compte parmi les plus grands monuments de Suisse.
L’édifice a connu de multiples propriétaires, entre ses seigneurs bâtisseurs et les privés qui le possèdent actuellement. Malgré la ferme volonté de le moderniser, les rénovations qu’il a subies ces deux derniers siècles se sont contentées d’interventions sectorielles. Les revenus féodaux étant supprimés, personne ne pouvait en effet assumer une transformation complète. Mais cette disette appartient désormais au passé. Jamais, depuis la période des baillis bernois et fribourgeois, l’imposante forteresse n’avait vécu pareille cure de jouvence que ces quinze dernières années. L’intervention de la fondation zurichoise SKKG, spécialisée dans la promotion du patrimoine suisse, a été décisive. Avec, bien sûr l’appui du canton de Vaud et de la commune de Grandson, qui retrouve ce printemps un atout touristique de première valeur.
Crédit image: Philippe Chopard
L’espace d’accueil des visiteurs combine murs anciens avec matériaux contemporains, comme le chêne fumé ou un terrazzo aux couleurs chaleureuses.
En 1983, Bruno Steffanini, le père de la directrice actuelle de SKKG achetait ce château pour un peu plus de six millions de francs. Sans trop savoir où son investissement allait le conduire, même si son intention initiale était déjà d’en faire une attraction culturelle de premier ordre. C’est sa fille, Bettina Stefanini, qui est parvenue à fédérer un nombre impressionnant de corps de métiers et d’artisans pour faire revivre le complexe. Entamés en 2011, les travaux ont pris une tournure décisive avec le projet de réhabilitation générale mené par un spécialiste du genre, Christophe Amsler, du bureau lausannois Amsler Dom architectes.
Un
ensemble complexe, voire hétéroclite
Rénover un édifice d’une centaine de pièces, fait d’ajouts hétéroclites
accumulés au fil des siècles, n’est pas une sinécure. Christophe Amsler estime
que ce chantier a été difficile, même pour l’architecte passionné de
restauration qu’il est. « Nous avons affaire à un ensemble de corps de logis
complexes, aux contenus parfois hétéroclites. Les nombreux propriétaires qui se
sont succédé à Grandson, en particulier depuis la chute de l’Ancien Régime, ont
laissé des traces multiples au château, mais souvent ponctuelles : des
aménagements ont été engagés qui n’ont pas toujours été achevés, des
transformations imaginées sans être entièrement réalisées. La grande coque
médiévale du château renferme un contenu parfois disparate. Pour ne pas ajouter
à la confusion, le projet d’aujourd’hui n’introduit rien de neuf : si
l’expression des aménagements liés aux fonctions nouvelles est contemporaine,
elle ne se concrétise qu’en des matériaux qui existent déjà au château : bois,
plâtre, terre cuite… Ces aménagements très simples et constants ont tenté de
réunir en un nouveau tout un complexe architectural souvent désarticulé ».
Crédit image: Château de Grandson, Pierre-Yves Massot
Cet oculus obstrué est le témoin d’une ancienne cheminée datant du XVe siècle. Il est aujourd’hui animé par la scénographie de la visite.
L’architecte et le maître d’ouvrage ont réussi le tour de force de sublimer, en les transformant, plusieurs parties du château, qui avaient disparu sous le poids de nouvelles constructions, transformations ou agrandissements. A témoin, cette « verticale d’enfer » menant de la porte d’entrée inférieure aux combles. Par l’introduction d’éléments contemporains en chêne fumé, une ancienne cour intérieure a ainsi ressuscité. Un vaste volume, bordé sur un côté par un oculus aujourd’hui obstrué par une cheminée datant du XVe siècle et animé par la nouvelle scénographie, permet aux visiteurs de respirer sur deux niveaux. Au bas de la verticale, un ancien escalier créé à la fin du XIXe siècle par Gustave de Blonay mène à une partie réaménagée en 1962. Les travaux ont conservé les interventions de toutes les époques, pour montrer que cette forteresse a vécu une longue histoire. Il n’est en effet plus possible de la réduire à sa seule dimension médiévale, cela en dépit de son enveloppe impressionnante et typique de cette période. Les époques s’entremêlent aujourd’hui dans un jeu de transformations où le bois côtoie la terre cuite ou d’anciennes briques récupérées et pilées. Et la scénographie mise en place par la direction du musée s’en inspire pour montrer la riche histoire du lieu.
Nombreuses
discussions
La complexité de ce chantier hors-norme est souvent apparue dans les
discussions entre ingénieurs, architecte, maître d’ouvrage, historiens et
défenseurs du patrimoine. A titre d’exemple, dans l’ancienne chapelle du
château, située au niveau inférieur de la forteresse, des remontées capillaires
ont été détectées dans les vieux murs. L’architecte et ses équipes ont alors
proposé un drainage des remblais extérieurs. Ils se sont alors heurtés à
l’opposition ferme de leurs interlocuteurs archéologues, vent debout contre une
fouille partielle de la cour intérieure. Comme souvent dans les débats
monumentaux, la discussion a débouché ici sur une solution innovante. « Ne
pouvant drainer les murs en amont de la chapelle, explique l’architecte, nous
avons opté pour la pose d’aéroducs enterrés sous le sol intérieur de la pièce
de manière à évacuer l’humidité des remblais par un flux continu d’air. Pas de
ventilateur cependant, le mouvement aéraulique est simplement provoqué par la
différence de niveau qui existe entre l’altitude de la cour où l’air est pris
et celle des terrasses inférieures où il est rejeté. » Le résultat est
concluant, puisque les murs se sont assainis naturellement sans intervention
directe sur l’objet lui-même. « Ce procédé, vérifié par les ingénieurs en
bâtiment, fonctionne », se réjouit Christophe Amsler. L’ancienne
chapelle, qui fait partie d’un corps de bâtiment rénové en 1962, sera utilisée
comme espace de médiation au sein des expositions et des manifestations
culturelles qui vont animer désormais le château tout entier.
Un
ascenseur pour la mobilité
Le château a tout d’un labyrinthe. Mais, à y regarder de plus près, ses
aménagements intérieurs sont tous distribués par la cour intérieure, accessible
par un escalier d’accueil totalement réaménagé. Les cinq étages sont aussi
desservis par un nouvel ascenseur créé pour assurer un accès maximal aux
personnes à mobilité réduite. « Les trois quarts des salles sont donc
visitables universellement », explique l’architecte. Le cheminement des
visiteurs passe par différentes salles réaménagées, pour atteindre les niveaux
supérieurs réservés aux expositions temporaires, passer par la tour sud
transformée en un incroyable belvédère par Hugues, le dernier seigneur de
Grandson, et par le chemin de ronde, avant de redescendre du côté est de la
forteresse et trouver, en traversant un ancien bûcher réhabilité, la boutique
et le point de départ de la visite.
Crédit image: Philippe Chopard
Seul témoin conservé de l’époque médiévale, cette tour a été transformée en belvédère.
Un tel chantier a demandé une intense coordination entre les différents corps de métiers engagés, les artisans mandatés pour des travaux spécifiques de restauration, les spécialistes du patrimoine et les scénographes. Son rythme s’est accéléré ces derniers temps, pour ne pas manquer l’échéance de la commémoration de la bataille de Grandson. Les interventions ont tenu compte de la taille de la forteresse et de son histoire. Depuis Othon de Grandson, qui a donné au château l’aspect du carré savoyard, les différents propriétaires n’ont eu de cesse de modifier l’ensemble selon leurs goûts et leurs aspirations. Selon leurs moyens, également. Le travail de l’architecte et de ses équipes n’a donc pas relevé d’une restauration d’un joyau médiéval à proprement parler. Il a surtout fallu redonner vie à ces bâtiments en favorisant la création d’une structure muséale complète, adaptée à la tenue d’évènements culturels, à des séminaires ou autres réunions. Ce qui a nécessité la création d’une cuisine totalement équipée. Le passé a aussi réservé ses surprises et ses repentirs que le chantier s’est employé à conserver dans un esprit respectueux. C’est notamment le cas dans de nombreuses pièces et corps de logis, maintenus autant que possible en l’état.
Une
isolation presque naturelle
La
question énergétique a aussi dominé le projet. « Nous avons eu de la chance,
souligne encore Christophe Amsler. De nombreuses pièces présentaient en
elles-mêmes déjà une ambiance propice à la tenue d’expositions ou de
manifestations. Un relevé complet des climats intérieurs a servi de base à une
distribution des fonctions nouvelles qui tient compte des qualités physiques
spontanées de l’édifice. Un simple chauffage d’appoint – actuellement au gaz –
suffit à réduire les pics de froids hivernaux. »
Crédit image: Philippe Chopard
Les salles (ici celle de la famille de Blonay) en ont été sublimées
La géothermie demeure à l’étude pour chauffer le château à l’avenir, étant donné que ce dernier ne demande pas des températures intérieures excédant 18 degrés en moyenne. Cette situation a conduit le maître d’ouvrage à conserver les fenêtres et à renoncer à isoler l’enveloppe.
Les travaux ne se sont pas cantonnés à l’intérieur du château. Le chantier a également réhabilité les cours et jardins qui entourent la forteresse. Le petit châtelet attenant est encore en cours de rénovation pour quelques mois. Il a servi de base logistique à la Fondation exploitante et au maître d’ouvrage jusqu’en 2024. L’accès au lac sera accessible par une passerelle jetée par-dessus les voies de chemin de fer dans quelques années. Le projet de valorisation d’une parcelle en forêt au bord de l’eau est enfin encore à l’étude.