L’Hôtel des Postes de Lausanne, rénovation d’orfèvre pour réveiller un géant endormi
Au cœur de Lausanne, au sud de la place Saint-François, un bâtiment iconique de la Belle Epoque vit une transformation spectaculaire. Inauguré en 1901, l’Hôtel des Postes, œuvre de l’architecte Eugène Jost, se refait une beauté pour devenir un pôle tertiaire et commercial d’envergure, tout en réaffirmant sa valeur patrimoniale. L’objectif : redonner cohérence, fonctionnalité et performance à un bâtiment de plus de 120 ans, sans renier son âme. Démarré à l’automne 2023, le chantier s’achève en cette fin d’année.
Crédit image: Photodrone.pro, Pedro Gutiérrez
Avec son plan symétrique en U, le bâtiment fait front à la ville. Son habillage en pierre est directement inspiré des châteaux de la Loire.
Avec ses toitures élancées, sa façade de pierre blanche et ses ornements maniéristes, l’Hôtel des Postes de Lausanne est un pur produit du style Beaux-Arts qui a marqué l’architecture suisse au début du XXe siècle. Une tendance – importation des aménagements parisiens de l’époque – qui se fonde sur les règles classiques de composition : symétrie, usage des ornements issus du répertoire Renaissance et baroque...
Sa construction en 1896 -1900, signée de l’architecte Eugène Jost, participe du réaménagement de place Saint-François qui voit ses édifices anciens démolis pour faire place à la modernité, c’est-à-dire la circulation, notamment le tramway. Toute une série de bâtiments commerciaux et administratifs est élevée, modifiant radicalement la vocation de la zone. Avec son plan symétrique en U qui fait front à la ville et s’ouvre vers le lac, sa structure en béton armé – une technique alors innovante – et son habillage en pierre blanche inspiré des châteaux de la Loire, le « château postal » devient un des édifices les plus imposants de la capitale vaudoise.
Crédit image: Photodrone.pro, Pedro Gutiérrez
Le « château postal » est un des édifices historiques les plus imposants de la capitale vaudoise. Sa masse domine la place Saint-François.
125 ans plus tard, alors qu’un nouveau tramway naît au cœur de Lausanne, l’Hôtel des Postes qui a longtemps abrité les directions d’arrondissement de la poste et des douanes, mais aussi les bureaux de Swisscom et quelques commerces (kiosque, pharmacie) doit se réinventer et remodeler ses espaces. En effet, transformé par étapes tout au long du XXe siècle, il a perdu sa lisibilité architecturale et souffre de son inadaptation.
Un pôle
moderne de commerces et de services
Depuis octobre 2023, l’Hôtel des Postes entame donc sa plus grande
transformation depuis sa création. L’édifice majestueux, classé note 2 au
patrimoine bâti vaudois, s’apprête à devenir un pôle moderne de bureaux, de
commerces et de services, tout en conservant l’essence historique qui a forgé
son identité.
Porté par le maître d’ouvrage PSP Real Estate AG, la direction architecturale du projet depuis la toute première esquisse a été confiée au bureau CCHE, qui avait notamment réalisé la rénovation du complexe Bel-Air recensé en note 1 au patrimoine. La réalisation du chantier est quant à elle menée par Halter SA, entreprise totale spécialisée notamment dans les rénovations complexes.
L’enjeu principal ? Redonner une cohérence à un bâtiment fragmenté par des décennies de transformations parfois anarchiques. Une extension des années 1960, des demi-niveaux ajoutés dans les années1970 et des circulations verticales peu fonctionnelles avaient dénaturé l’édifice. Le projet actuel vise à simplifier et clarifier l’organisation intérieure, tout en créant de nouveaux volumes adaptés aux usages d’aujourd’hui.
Crédit image: Jean-A. Luque
Les façades historiques ont bénéficié d’un nettoyage par hydrogommage.
Le geste architectural le plus visible concerne l’extension sud, reconstruite sur l’emprise d’une halle logistique datant des années 1960. Exit les anciens quais de déchargement de la Poste : l’extension laisse place à une structure légère en charpente métallique, enveloppée d’une façade vitrée, sur deux niveaux de rez-de-chaussée.
Entre le bâtiment historique et cette nouvelle aile, une toiture en vitrage intelligent électrochrome assurera une transition lisible depuis le ciel, symbole assumé de dialogue entre passé et présent. A noter le bon suivi du projet par les Monuments et Sites. Deux nouveaux quais de livraison en sous-sol (niveau -2) sont intégrés à la place des anciennes cuves à mazout, évacuées dans le cadre de la rénovation. Le bâtiment est en effet raccordé au chauffage à distance de la ville, une évolution essentielle vers une meilleure efficacité énergétique.
Déconstruction
et mise à nu du bâtiment
Au total, sept niveaux aux surfaces amples et aux volumes généreux ont été mis
à nu. Dalles, chapes, faux plafonds, parois légères ont été déposés pour
révéler l’état réel de la structure. L’ampleur de l’opération a réservé son lot
de surprises : un second faux plafond inconnu, des poteaux dissimulés, des réseaux
techniques désaffectés, ou encore des murs porteurs modifiés au fil du temps
sans documentation. Mais dans l’ensemble, même si un peu d’amiante et de plomb
ont été découverts, le bâtiment s’est révélé sain.
Crédit image: Jean-A. Luque
Le mariage entre l’ancien et le moderne est une des signatures du nouvel Hôtel des Postes. A l’arrivée, l’édifice offre des plateaux allant de 223 m² à 1400 m², baignés de lumière naturelle, dotés d’une grande hauteur sous plafond, et modulables à souhait.
« On ne peut pas improviser sur un édifice de cette envergure, précise Renaud Boyer chef de projet chez Halter. Il faut l’écouter, l’analyser, s’adapter. Connaître ce bâti vieux de plus de 120 ans a été très compliqué, car il y a eu de nombreuses modifications anarchiques avec des renforcements divers. Une fois le bâtiment mis à nu, nous avons donc réalisé un scan 3D complet. Nous avons découvert des différences majeures dans les consistances de dalle. Nous les avons toutes analysées. Ce travail nous a permis d’évaluer précisément l’épaisseur des dalles, la qualité du béton, l’armature des fers et leur résistance au feu. Les calculs ont permis de vérifier la capacité portante de chaque niveau pour accueillir des bureaux selon les normes de charges actuelles. »
Renforcement
structurel massif
Dans ce bâtiment conçu à l’époque pour accueillir des bureaux de poste, mais
avec des standards structurels très différents, la sécurité statique a exigé
des interventions lourdes. Des dalles ont été renforcées par ajout de tirants
muraux et béton armé ; des moises ont été installées, y compris sur certaines
poutres en béton, pour augmenter la capacité de charge et de résistance. Pour
rationaliser la circulation et créer de vastes plateaux libres, plus adaptés
aux usages tertiaires actuels, deux nouvelles cages d’escalier et d’ascenseur,
s’élevant sur quatre étages, ont été créées aux extrémités est et ouest de
l’ouvrage. Ce qui a permis de détruire plusieurs escaliers inutilisés dans les
tours pour gagner des surfaces locatives.
Espaces
pensés pour le futur
Avec un rez supérieur et cinq niveaux de bureaux, le nouvel Hôtel des Postes
offre des plateaux allant de 223 m² à 1400 m², baignés de lumière naturelle,
dotés d’une grande hauteur sous plafond, et modulables à souhait. Une terrasse
en rooftop de 460 m² offre désormais une vue à 360° sur la ville.
Crédit image: Jean-A. Luque
Les éléments trop abîmés – en particulier les pierres sculptées – ont été remplacés à l’identique. Des protections antipigeons ont été installées et des panneaux photovoltaïques ont été soigneusement intégrés en toiture.
Le rez-de-chaussée accueillera la Poste, fidèle au lieu, ainsi que des commerces et espaces de restauration dans l’extension sud. Les niveaux -1 et -2 sont dévolus aux parkings, dépôts et locaux techniques. Un système de contrôle d’accès individualisé, des sas sécurisés et interphones intelligents viendront compléter les installations pour répondre aux standards actuels.
Les façades historiques, inscrites à l’inventaire cantonal (note 2), ont bénéficié d’un nettoyage par hydrogommage, tandis que les éléments trop abîmés – en particulier les pierres sculptées – ont été remplacés à l’identique.
La ferblanterie a également été refaite dans le respect des détails d’origine. La toiture en cuivre, ajoutée au fil du temps, a été remplacée par du zinc, matériau présent lors de la construction et plus résistant à la corrosion. Les lucarnes, cheminées et ardoises ont été soigneusement restaurées.
Restaurer
sans figer
Les encadrements de fenêtres ont été conservés. L’isolation, bien sûr, n’a pu
se faire que par l’intérieur, du fait de la protection patrimoniale. Une
solution spécifique a été développée avec les Monuments et Sites : seules les
façades nord et sud sont isolées, permettant aux élévations est et ouest de
conserver leur lisibilité.
« Nous avons l’habitude de travailler en Design & Build, explique Renaud Boyer. Nous faisons appel très tôt aux entreprises partenaires avec lesquelles nous avons l’habitude d’oeuvrer. Cette organisation nous permet de gagner du temps, tout en assurant un niveau de coordination élevé dans un bâtiment aussi complexe. »
Ce travail de dentelle sur un bâti centenaire, conjugué à la complexité des normes actuelles, a bien sûr un coût qui s’élève à plus de 50 millions de francs. Mais la transformation de l’Hôtel des Postes démontre brillamment que valeur historique, usage contemporain et réalité économique peuvent coexister. A l’issue du chantier début 2026, le prestigieux bâtiment ne sera plus seulement un témoin du passé, mais un acteur central performant de l’économie lémanique