Patrimoine Genève veut sauver une ferme de Carouge
Le Conseil d’Etat genevois a refusé de classer le domaine historique Borel-de Seigneux, à Carouge, malgré sa valeur patrimoniale. Les défenseurs du patrimoine contestent cette décision devant la justice et ont obtenu la suspension provisoire de l’autorisation de démolir le bâtiment.
Crédit image: Patrimoine Suisse Genève
Cette ferme du XVIIIe siècle est promise à la démolition. Les défenseurs du patrimoine ne l’entendent pas de cette oreille.
Le célèbre diplomate et agronome Charles Pictet-de Rochemont (1755-1824) a fait construire à la fin du XVIIIe siècle la ferme dite Borel-de Seigneux à Carouge (GE), bâtisse comprenant un logement et une dépendance (grange-écurie). C’est l'un des premiers exemples de bâtiments entièrement en briques, ce qui en fait un édifice unique. Cependant, ce dernier est menacé de démolition, et ses défenseurs viennent d’obtenir un sursis.
L’histoire et l’architecture de cet édifice lui donnent sa haute valeur patrimoniale. Avec une inscription en 1984 à l’inventaire cantonal genevois des bâtiments dignes d'être protégés. La ferme est érigée sur une parcelle en zone agricole de 177’000 m² qui, depuis 1979, appartient à la société Careal Property LSP AG à Zoug, membre du Groupe AMAG.
Un
demi-siècle sans entretien
Conformément
à l’art. 9 al. 1 de la loi genevoise sur la protection des monuments, de la
nature et des sites (LPMNS), lorsqu’un immeuble est inscrit à l’inventaire, son
propriétaire doit le préserver et en entretenir les éléments dignes de
protection. Néanmoins, Careal n'a pas entretenu la ferme depuis près de 50 ans,
ce qui explique son état de dégradation et les incendies qui ont détruit la
toiture de la dépendance, sans toutefois abîmer les murs de briques du XVIIIe
siècle, ni la partie logement de la ferme.
S’appuyant sur cet état de délabrement en grande partie causé par son absence d’entretien durant des décennies, Careal a déposé le 15 novembre 2023 une demande de démolition en invoquant que la ferme menaçait de s’effondrer et que les coûts de sécurisation et de maintien du bâtiment seraient trop lourds. Et ce, alors que Careal a fait l'économie des frais d’entretien sur près de 50 ans.
Crédit image: Patrimoine Suisse Genève.
Le domaine carougeois constitue malgré son état un témoin remarquable du patrimoine architectural genevois du XVIIIe siècle.
Le 6 février 2024, tant la CMNS que le Service cantonal des monuments et des sites (SMS) ont rendu un préavis négatif à cette demande de démolition, que le SMS a encore confirmé le 6 mai 2025. Le 14 mai 2025, la Conservatrice cantonale des monuments a même souligné dans une lettre à l’avocat de Careal que le « propriétaire d'un bâtiment protégé - ayant négligé l'entretien de son bien, contrairement aux prescriptions [de la LPMNS] - ne peut de bonne foi invoquer l'état de dégradation de ce dernier pour contourner une mesure de protection » et a relevé que «les coûts de sécurisation et de maintien de la ferme, certes non négligeables, ne sont pas disproportionnés pour un objet patrimonial de haute valeur inscrit à l’inventaire».
La
justice s’en mêle
Néanmoins,
en dépit des préavis défavorables de la CMNS et du SMS, l'Office des
autorisations de construire a autorisé la démolition de la ferme, le 3 octobre
2025. Indigné par cette décision, Patrimoine suisse Genève (PsGe) a déposé une nouvelle
demande de classement auprès du Conseil d'Etat, mais celui-ci l’a rejetée le 16
septembre dernier. Le 28 septembre, PsGe et sa faîtière nationale Patrimoine
suisse - Schweizer Heimatschutz ont interjeté un recours auprès de la Cour de
Justice. Qui a immédialement ordonné, à titre superprovisionnel et en urgence,
la suspension de l’autorisation de démolir la ferme, dans l’attente d’une
décision sur le fond.
Patrimoine Genève invoque que le cas de la ferme Borel-de Seigneux fait penser à un autre dossier: le domaine Sous-Pinchat (route de Veyrier 112 à Carouge), lui aussi construit au XVIIIe siècle, qui est situé en zone agricole à environ 500 m de la ferme de Pinchat. A la demande de PsGe, ce domaine a été inscrit l’an passé à l’inventaire, en raison de sa valeur architecturale et historique remarquable. Malheureusement, le domaine Sous-Pinchat a été lui aussi laissé à l’abandon depuis des années par sa propriétaire, la société UTOREM à Zurich. Or UTOREM est une filiale de Moyreal Holding, dont l’unique actionnaire est Mme Eva Maria Bucher-Haefner, la fille de Walter Haefner, le fondateur d’AMAG.
Similitudes invoquées
Ainsi,
Patrimoine suisse peut constater que, même si Careal et UTOREM n’appartiennent
pas au même groupe de sociétés, elles sont dans une même sphère d’influence et
ont un comportement et une stratégie analogues pour la ferme Borel-de Seigneux
et le domaine Sous-Pinchat: absence d’entretien de bâtiments anciens en zone
agricole entourée de quartiers construits, probablement dans l'espoir qu’un
jour les parcelles soient déclassées en zone constructible et ces bâtiments
remplacés par des immeubles.