La Suisse romande redessine sa skyline entre ambition et prudence
La Suisse romande ne tutoie pas vraiment les étoiles. Elle reste encore très loin de Bâle et du plus haut gratte-ciel de Suisse, inauguré en 2022, la tour Roche 2 qui culmine à 205 mètres. La silhouette des villes francophones reste pour l’instant fort modeste. Contrairement à Zurich ou Bâle, où les gratte‑ciel fleurissent, Lausanne, Genève ou Fribourg hésitent encore à franchir le cap de la grande hauteur. Pourtant, la région n’a pas toujours été à la traîne.
Crédit image: CFF_SBB_FFS
Le projet Central Malley se compose de cinq édifices de hauteurs variées, dont la tour la plus haute, la Tilia Tower, atteint 85 m. Les deux tours principales du chantier des CFF culminent respectivement à 77 et 63 m et la tour Malley Phare avec ses 14 étages à 65 m.
Les Romands ont été des pionniers. Le premier « gratte-ciel » de Suisse – bien que modeste – a en effet été érigé à Lausanne en 1932 déjà. La tour Bel‑Air, 55 m, inaugurait une ère où l’architecture romande n’avait rien à envier à ses concurrentes d’outre-Sarine. Suivit une autre tour emblématique à la fin des années 1960 : la tour d’Ivoire à Montreux, 82 m, véritable phare de la Riviera lémanique. Mais depuis… la dynamique s’est essoufflée. Selon une étude de l’EPFL publiée en 2019, 90 % des nouvelles tours d’habitation du pays ont été construites dans les cantons alémaniques, contre seulement 7 % en Romandie et 3 % au Tessin.
L’heure du réveil et de la course à la verticalité a néanmoins sonné sous les coups de boutoir de la densification à tout prix. Dans le paysage urbain romand, Genève se positionne depuis quelques années comme un terrain d’ambition pour la construction de bâtiments en « hauteur ». Une mutation de grande ampleur est en cours, centrée autour du vaste projet de réaménagement Praille‑Acacias‑Vernets (PAV), qui redéfinit les contours de la ville, tant en termes d’urbanisme que de skyline.
Le projet PAV couvre un territoire de quelque 230 hectares, répartis sur les communes de Genève, Carouge et Lancy. Sur ce périmètre, inoccupé ou semi‑industriel jusqu’ici, voient le jour neuf nouveaux quartiers, destinés à recouvrir des fonctions mixtes (logements, activités, services) et répondre aux enjeux de la métropole.
Au cœur de cette transformation, l’urbanisme genevois conjugue deux impératifs : densifier pour répondre aux besoins de logement et d’activité, et s’orienter vers un mode de vie plus durable – transport en commun, réduction de l’emprise au sol, espaces publics réaménagés.
Plus
de 30 nouvelles tours
Le 27 août dernier, le Conseil d’Etat du canton de Genève a donné le feu vert
aux accords de planification pour deux tours emblématiques – l’une culminant à
170 m, l’autre à 175 m – qui seront érigées dans le périmètre « Etoile » du
quartier PAV. Ces deux gratte‑ciel sont appelés à devenir des repères visuels
de la cité. Ils seront entourés d’une trentaine de bâtiments d’une hauteur
variant entre 60 et 120 m.
Leur programme est mixte : logements (environ 70 % de l’occupation), commerces, équipements publics, terrasses panoramiques ouvertes au public. L’objectif est clair : que ces tours ne soient pas simplement des immeubles résidentiels, mais des pôles de vie.
Genève ne comptait jusqu’à présent qu’une poignée de tours : celle de la RTS au centre-ville (62 m) et quelques autres dispersées en périphérie comme les jumelles sur les hauteurs de Lancy (48 m) ou encore les cinq copiés-collés carougeois (45 m) et, enfin, la grande tour du Lignon (91 m), édifice le plus élevé du canton depuis sa construction à la fin des années 1960
Crédit image: Bouygues Construction
L'ouverture de cette nouvelle tour de logements construite à Genève donnera le coup d'envoi à plusieurs projets similaires.
Mais les temps changent avec des constructions déjà visibles. Au bord de l’Arve, les nouveaux habitants de Quai Vernets emménageront au printemps 2026 dans la tour de Swiss Life, dite Atura, culminant à 86 m, tandis que le chantier de la tour Pictet (91,6 m) entre dans sa phase de finalisation. Ces deux tours sont les prémices de la mutation urbanistique sans précédent de la Cité de Calvin.
Malley,
laboratoire de la hauteur
Vaud n’est pas en reste. A Lausanne et dans ses environs, quelques chantiers
tentent de relancer la course aux nuages. Le projet Central Malley comprend
cinq bâtiments de hauteurs variées, dont la tour la plus haute, la Tilia Tower,
atteint 85 m. Les deux tours principales du chantier des CFF culminent
respectivement à 77 et 63 m et la tour Malley Phare avec ses 14 étages à 65 m.
Un autre fil marque les projets récents : l’introduction du bois et de la
construction à haute performance énergétique dans les bâtiments hauts. Tilia
Tower et Malley Phare s’appuient bien sûr sur le béton, mais également de
manière intensive sur une structure bois.
A l'image du Bosco Verticale de Milan, cette tour va modifier le paysage de l'Ouest lausannois.
A quelques encablures de Malley, le gratte-ciel le plus attendu de Suisse romande doit sortir de terre l’année prochaine ou la suivante : la Tour des Cèdres, signée Stefano Boeri et inspirée de son Bosco Verticale. Le complexe de 36 étages et 117 mètres de hauteur, en bordure d’autoroute, promet d’absorber le CO2, capter les particules fines, réguler l’humidité et réduire l’effet d’îlot thermique, grâce à ses 152 arbres et grands arbustes intégrés directement aux façades. Reste encore à lever les oppositions de certains riverains.
Fribourg
se réveille, Neuchâtel ronronne
Plus au nord, Fribourg commence à lever timidement les yeux vers le ciel. Deux
tours sont annoncées : une de 60 m (Invictus) dans la capitale pour 2027, et
une autre de 96 m, encore à l’état d’ébauche, à Givisiez. A Bulle, le futur
quartier de la Pâla prévoit pour sa part trois tours, dont l’une s’élèvera à 74
mètres, soit la hauteur de la cathédrale de Fribourg. En revanche, dans le
canton de Neuchâtel, la lenteur réglementaire est de mise. Dans la plupart des
communes neuchâteloises, la hauteur maximale reste limitée à six ou sept
étages, ce qui explique le manque de projets depuis des décennies.
Le
rêve valaisan
En Valais, impossible de rivaliser avec les cimes. Et pourtant, du côté de
Zermatt, l'entrepreneur, architecte, artiste et trublion Heinz Julen veut
construire une tour d'habitation de 260 m de haut. Ce village vertical de 65
étages, baptisé « Lina Peak », prendrait place sur une parcelle qu’il a
récemment acquise en contrebas du village, à un endroit où il ne viendrait pas
troubler la vue sur le Cervin. Un projet faramineux estimé à un demi-milliard
de francs qui a pour objectif de créer de nouveaux logements. En effet, la
commune touristique en manque cruellement pour le personnel qui y travaille.
Coup de pub ou de génie ? Affaire à suivre…