Ces tours catalanes qui se construisent sans pierre ni acier
En Espagne, à Tarragone, les 3 et 4 octobre prochains, les meilleurs groupes de « castellers » de Catalogne se retrouveront pour le XXXe Concurs de Castells. Derrière le spectacle vertigineux de ces pyramides humaines se cache une véritable science de la construction : fondations, répartition des charges, contreventement, matériaux, contrôle des mouvements… A une différence près, essentielle : ici, l’édifice respire, tremble et se construit avec des corps humains.
Crédit image: Jean-A. Luque
Tous les deux ans, le « Concurs de Castells » réunit les meilleures équipes du monde à la Tarraco Arena Plaça de Tarragone, en Catalogne.
La première chose qui frappe, c’est le silence… Quelques secondes auparavant, la place bruissait de conversations. Puis les musiciens attaquent les premières notes de gralla, ce hautbois traditionnel des Pays catalans. Dans la masse compacte des chemises colorées, quelque chose change. Les corps se rapprochent. Les épaules s’emboîtent. Les bras se croisent. Une main cherche une ceinture. Un homme baisse la tête, une femme cale son épaule, un autre vérifie la position de ses pieds.
A quelques mètres, le spectateur ne voit encore qu’une foule. Ceux qui savent lire un castell voient déjà un plan de construction. Ils savent où seront les fondations, quels corps formeront les premiers étages, qui montera ensuite, qui soutiendra, qui stabilisera. Rien n’est laissé au hasard. Les tours humaines sont le résultat d’une étude précise des structures et de mois d’entraînement.
A première vue, un castell semble défier les règles élémentaires de l’architecture. Des dizaines, parfois des centaines de personnes s’empilent les unes sur les autres, jusqu’à une dizaine d’étages. Au sommet, un enfant lève le bras. Puis il faut encore tous redescendre, étage après étage, sans provoquer son effondrement.
Le parallèle avec une tour bâtie est plus pertinent qu’il n’y paraît. Dans un gratte-ciel, le premier problème est de transmettre le poids de chaque niveau jusqu’au sol. Dans un castell, la même question se pose : comment faire passer plusieurs tonnes de charge à travers une succession de corps, tout en maintenant l’ensemble suffisamment stable pour qu’il ne bascule pas ?
Crédit image: Jean-A. Luque
Avec les tours humaines, des centaines de bras tendus vers la structure centrale font office de soutènement.
La réponse commence au ras du sol, avec la pinya, la masse compacte qui forme la base de la construction. Pour le spectateur néophyte, elle peut donner l’impression d’une foule désordonnée. Elle est au contraire extrêmement organisée. Chaque personne occupe une position précise : certaines soutiennent directement les hommes du premier niveau, d’autres stabilisent la structure latéralement, d’autres encore se placent pour absorber une éventuelle chute. La pinya remplit ainsi deux fonctions qu'un bâtiment confierait à des éléments distincts : elle participe à la stabilité de l’ouvrage et constitue une protection en cas de chute.
Dans une tour en béton armé, cette fonction reviendrait à la fondation, aux voiles, aux poteaux et aux systèmes de contreventement. La différence est spectaculaire : une fondation est immobile et rigide ; une pinya, elle, est mobile, souple et constituée de personnes capables d’ajuster en permanence leur position. Le castell n’est donc pas une structure rigide. C’est une structure vivante et contrôlée.
Au-dessus de la pinya commence le tronc, la partie visible de la tour. Sa logique rappelle celle d’un bâtiment : les éléments qui se trouvent en bas doivent supporter le poids de tout ce qui se trouve au-dessus. Les niveaux inférieurs sont occupés par des castellers plus robustes. Plus haut, les gabarits diminuent. Au sommet viennent les enfants du pom de dalt : les dosos, l’aixecador et enfin l’enxaneta. Ce choix n’est pas seulement une tradition. C’est une réponse mécanique évidente : réduire la masse dans les étages supérieurs limite la charge transmise vers le bas et facilite la stabilité de l’ensemble.
Crédit image: Jean-A. Luque
Ici, pas de boulons, juste des prises. Et des fondations qui montent au fur et à mesure que la tour s’élève.
Le principe rappelle celui d’une tour architecturale effilée : moins de matière en hauteur signifie moins de poids à reprendre par les niveaux inférieurs. Mais dans un castell, cette optimisation se fait avec des individus dont chacun possède ses propres mouvements, son propre équilibre et sa propre fatigue.
C’est là que la comparaison avec une tour en béton ou en acier trouve sa limite. Dans un bâtiment, les charges sont calculées puis reprises par des éléments structurels dont les propriétés sont connues. Dans un castell, les « matériaux » sont différents d’une personne à l’autre. La force, le poids, la taille et l’expérience de chaque casteller deviennent des paramètres de conception.
Fondations
mobiles intermédiaires
Pour les constructions les plus ambitieuses, la pinya ne suffit plus. Les
castellers ajoutent un folre, puis, pour les ouvrages les plus hauts, des
manilles. Ces étages de soutien sont installés au-dessus de la base et
renforcent le tronc. C’est probablement l’aspect le plus étonnant si l’on
raisonne comme un ingénieur du bâtiment : le castell possède en quelque sorte
des fondations intermédiaires.
Dans un immeuble, on ne poserait pas une nouvelle fondation à dix mètres de hauteur. On renforcerait plutôt les poteaux, les poutres ou les contreventements. Le castell, lui, ajoute littéralement des personnes sous les personnes qui portent la structure. Le folre agit comme une seconde assise ; les manilles comme une troisième. Plus la construction monte, plus elle doit créer de points de contrôle autour de son axe central.
Crédit image: Jean-A. Luque
Le record absolu de hauteur pour une structure humaine est de 10 étages. Seules deux équipes au monde y sont parvenues.
Mais ajouter des personnes ne signifie pas automatiquement rendre la structure plus stable. Trop de masse ou une mauvaise répartition peut au contraire perturber l’équilibre. La technique consiste donc moins à « mettre du monde » qu’à mettre la bonne personne au bon endroit.
Une tour d’acier tient grâce à des assemblages : boulons, soudures, platines. Une tour de béton grâce à la continuité du matériau et aux armatures. Le castell ne possède aucun de ces dispositifs. Les liaisons sont humaines.
La ceinture noire, la faixa, joue un rôle particulier. Cette gaine protège le dos mais sert aussi de prise aux castellers qui grimpent. Chaque étage devient ainsi à la fois support et chemin d’accès au suivant.
La construction s’effectue donc en temps réel. Les castellers du bas doivent être en place avant que ceux du dessus ne puissent monter. Le moindre décalage peut produire un mouvement qui se transmet de proche en proche. Une étude consacrée à la mécanique des castells modélise d’ailleurs le problème comme celui d’une succession de pendules reliés : une petite oscillation à un niveau peut se propager à toute la structure.
Le savoir-faire consiste précisément à empêcher ces oscillations de devenir dangereuses. Les castellers corrigent continuellement leur posture, la pression de leurs jambes, de leurs bras et de leur torse. Ce sont des milliers de micro-ajustements qui permettent à la tour de sembler immobile.
Dans l’architecture, la stabilité est généralement pensée pour que le bâtiment reste debout une fois terminé. Dans un castell, la construction n’est jamais achevée au sens traditionnel : dès que l’enxaneta atteint le sommet, commence la phase tout aussi délicate de la descente. Les castellers doivent alors démonter l’ouvrage dans un ordre précis. C’est une différence fondamentale avec une tour bâtie. Un gratte-ciel est conçu pour résister pendant des décennies ; un castell est conçu pour être assemblé, stabilisé, puis démonté en quelques minutes. Sa performance n’est pas seulement celle d’une structure statique, mais celle d’un système dynamique. La sécurité a d’ailleurs profondément évolué. La pratique bénéficie aujourd’hui de recherches techniques, de dispositifs de protection et notamment de casques spécifiques pour les enfants.
A Tarragone, cet automne, le public verra donc bien davantage qu’une compétition de hauteur. Il assistera à une démonstration de physique appliquée, de biomécanique et d’organisation collective. Les castells ont été inscrits en 2010 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco. Cette reconnaissance tient autant à la prouesse qu’à la transmission d’un savoir collectif.