Drame de Malley : les experts accablent des défaillances en cascade

Écrit par: Jean-A Luque
Teaserbild-Quelle: Photodrone.pro, Pedro Gutiérrez

Le 12 juillet 2024, un échafaudage de 60 mètres de haut s'effondre au pied du chantier de l'immeuble Malley Phare à Prilly (VD). Trois ouvriers trouvent la mort. Onze autres personnes sont blessées. Le rapport d'expertise commandité par le Ministère public vaudois vient d’être rendu. 314 pages qui révèlent des lacunes intolérables !


Drame de Malley 2

Crédit image: Photodrone.pro, Pedro Gutiérrez

C’est la rupture d’un montant vertical dans les niveaux inférieurs – sans le moindre signe avant-coureur – qui a provoqué l’effondrement de l’échafaudage avec monte-charge, haut de 60 m. En à peine 5 secondes, soit « à peine moins rapide qu’une chute libre », la structure n’était plus qu’un amas de fers tordus.

Sur le papier, c’était LE chantier sur lequel un effondrement de grande ampleur de ce type n’aurait pas pu arriver. Le maître d’ouvrage est la Suva, une entreprise spécialisée en sécurité des chantiers était mandatée, de même qu'une autre entreprise spécialisée en logistique. La réalisation des échafaudages a été confiée à l’une des plus importantes entreprises de Suisse en la matière. Une entreprise générale faisant partie d’un très important groupe actif en Suisse dirigeait ce chantier… Et pourtant [...] un effondrement de grande ampleur a eu lieu, à la surprise générale, sans que personne n’ait tiré la moindre sonnette d’alarme avant l’accident. »

Le constat est terrible. Il est tiré du rapport d’expert Petignat Cordoba Engineering, à Montreux. Un rapport qui, au terme de plus de deux ans d’investigations, vient d’être dévoilé mi-janvier et transmis à toutes les parties prenantes du drame. Flash-back.

Le temps est estival en cette matinée du vendredi 12 juillet 2024. Le chantier de Malley Phare est calme. Et là, à 9 h 22, sans le moindre avertissement, un immense fracas retentit. La structure d’échafaudages de la façade nord, haute de 60 mètres, s’est écroulée. Quelque 180 sauveteurs, pompiers, policiers et ambulanciers sont mobilisés. Des décombres noyés dans la poussière, trois ouvriers, trois corps sans vie sont retirés : un Suisse de 43 ans, un Cap-Verdien de 35 ans et un Français de 30 ans. Onze autres personnes sont blessées, dont cinq grièvement. Le chantier s’arrête pour de longs mois.

Très rapidement, le procureur vaudois Eric Mermoud lance un mandat pour déterminer les causes du drame. C’est ce travail confié au bureau Petignat Cordoba qui aujourd’hui permet de mieux comprendre l’enchaînement de malfaçons et de négligences qui a conduit à la catastrophe.

Manquements à la pelle
Les conclusions des experts sont d’ailleurs sans appel. Pas moins de 25 manquements ont été identifiés, dont 11 considérés comme graves ont eu « une influence prépondérante dans l’accident et sont à l’origine ou auraient pu permettre d’éviter un effondrement ». La réalisation de l’échafaudage pêchait par manque de connaissances et/ou compétences. Aucune directive ne semble avoir été communiquée pour son utilisation, tout particulièrement le chargement. La planification laissait gravement à désirer, les experts soulignent notamment l’absence de conception statique cohérente ainsi que le dimensionnement incomplet. Des défauts incroyables ont été relevés : des pieds d’échafaudage mal positionnés, des ancrages insuffisants et mal fixés, de même que des contraintes excessives au sol. Et ne parlons pas des contrôles, effectués sans connaissance et manque de sérieux.


Drame de Malley 1

Crédit image: Photodrone.pro, Pedro Gutiérrez

Pour les experts mandatés par la justice, « le sous-dimensionnement était tel que la question n’était pas de savoir « si » l’échafaudage allait subir un effondrement, mais plutôt « quand » celui-ci surviendrait. »

Quelques extraits du rapport Petignat Cordoba font particulièrement froid dans le dos :

« L’effondrement de l'échafaudage de la tour en construction de Malley Phare est dû à un sous-dimensionnement extrêmement important de ce même échafaudage. »

« Ce sous-dimensionnement provient d’une conception très lacunaire, voire absente de la structure de l'échafaudage de façade, de la structure des ponts de réception ainsi que de la stabilisation des mâts du monte-charge. »

« L’échafaudage tel qu’il était construit ne respectait absolument pas les normes en vigueur ni les règles de l’art ni encore les prescriptions des fournisseurs. »

« La ruine de l’échafaudage ne peut pas être considérée comme une surprise pour quiconque se serait penché sérieusement sur sa conception et réalisation et ayant une expérience de la construction. »

« Le sous-dimensionnement était tel qu’il n’y avait pas de nécessité de disposer de compétences d’ingénierie spécifiques pour se rendre compte qu’il y avait un potentiel grave problème. »

En clair, la structure était à la merci de la moindre perturbation, comme les conditions météorologiques, rafales de vent, ou des mouvements de chantier. L’élément déclencheur a été identifié : il s’agit de la rupture d’un montant vertical dans les niveaux inférieurs. Une « rupture fragile », à en croire le rapport. C’est-à-dire qu’elle s’est produite sans le moindre signe avant-coureur. En à peine 5 secondes, soit « à peine moins rapide qu’une chute libre », la structure n’était plus qu’un amas de fers tordus.

Le verdict est implacable : « le sous-dimensionnement était tel que la question n’était pas de savoir « si » l’échafaudage allait subir un effondrement, mais plutôt « quand » celui-ci surviendrait. »

Deuxième expertise
Face à un tel réquisitoire et pour ne laisser aucune place au doute, le Ministère public a requis une deuxième expertise indépendante. C’est un professionnel de la société MS Conseils, spécialisé dans le calcul d’échafaudages, qui s’est à son tour penché sur les causes de ce drame. Ses conclusions ne font que confirmer celles du premier rapport : « L’effondrement ne saurait être considéré comme un accident fortuit ou imprévisible lié à un événement ponctuel extérieur, mais bien comme l’aboutissement quasi inévitable d’une accumulation de non-conformités majeures. » Et de préciser : « Même avec une réduction de moitié des charges appliquées, l’échafaudage se serait révélé non conforme tant aux normes SIA en vigueur qu’aux prescriptions techniques des fabricants, pourtant établies pour garantir un usage sûr. »

Ces expertises dressent un portrait peu flatteur de certains acteurs clés du chantier. En première ligne, Roth échafaudages qui a conçu, construit et géré la structure. 14 des 25 manquements listés par le rapport Petignat Cordoba lui sont attribués. La Suva, maître de l’ouvrage, mais aussi organe officiel chargé de contrôler le respect des règles de sécurité, ainsi que la société OMA Consulting en tant que spécialiste sécurité sont également épinglées. Si les rapports d’experts sont livrés, l’heure d’un procès en justice pénale est encore loin. Les parties incriminées vont maintenant pouvoir s’expliquer, se justifier, contester, peut-être demander des explications ou expertises complémentaires. Et encore faudra-t-il identifier des responsables, des personnes physiques qui auraient commis des fautes…

Plus d’un an après le drame, en octobre 2025, une nouvelle structure validée a été mise en service. Un échafaudage dont la conception est « complètement différente de l’ancien » et dont les charges ont été « diminuées » et la résistance « augmentée de manière notable ».


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