Les prisons de Neuchâtel deviennent des espaces d’évasion artistique
Depuis les 24 anciennes cellules de détention préventive de la colline du château de Neuchâtel s’échappe la fantasmagorie de l’illustrateur canadien John Howe. Le canton vient de réhabiliter ces bâtiments carcéraux séculaires dominés par une tour datant du XIIe siècle. L’enveloppe est préservée. Mais, passés les murs épais, l’intérieur révèle une mutation spectaculaire.
Crédit image: Philippe Chopard
La façade sud de ce bâtiment emblématique a été intégralement préservée.
En emménageant dans « sa » Tour du Fantastique, le célèbre illustrateur John Howe s’est retrouvé à créer au sein d’une exposition célébrant son œuvre sur quatre étages. Mais le contraste est d’autant plus saisissant qu’il a installé son atelier secondaire dans une ancienne prison. Son art, habitué à proposer de l’évasion dans un univers fantasmagorique, se révèle désormais dans des locaux autrefois fermés et peu sexy.
Crédit image: Philippe Chopard
Le contraste entre le béton armé utilisé au siècle dernier et la pierre jaune apparaît clairement après que les anciennes cuisines des établissements de détention ont été démantelées.
Le projet de revitalisation du site de la Tour des prisons de Neuchâtel et de ses établissements de détention préventive cultive donc plusieurs paradoxes. Tout d’abord entre le patrimoine, illustré par le plus ancien monument médiéval de la ville, et un art très contemporain, fait aussi de moyens numériques, de réalité augmentée, de vidéos et de dessins et autres croquis d’avant-garde. Fasciné par le lieu, John Howe a contribué à le faire réhabiliter en centre culturel de première importance.
Ensuite, le concept architectural joue beaucoup sur la coexistence de matériaux anciens et modernes, après un chantier de transformation qui a duré une année. Entre les vieilles pierres de l’ancienne tour et du plus vieux mur d’enceinte de la ville, maintenus à l’identique, les façades préservées du bâtiment carcéral d’une part, et une architecture d’intérieur revitalisant le lieu, d’autre part.
Une
passerelle élégante
L’entrée de l’espace d’exposition impose déjà ce style tout en contrastes. Un
bref escalier en béton donne accès à une cour intérieure, comprenant la tour
médiévale au nord et deux corps de bâtiments. En levant les yeux, le visiteur
découvre une passerelle en acier thermolaqué reliant les espaces d’exposition à
la tour médiévale. Cette passerelle en impose par son élégance.
L’Etat de Neuchâtel, en sa qualité de maître d’ouvrage, a ainsi remis la cour intérieure en valeur, en démolissant une ancienne structure de deux niveaux réservés aux cuisines de ses anciens établissements de détention. Ce faisant, les découvertes ont été nombreuses. Notamment sur la façade de la tour médiévale datant du XIIe siècle et percée d’ouvertures. « Au Moyen-Age, explique encore l’architecte cantonal neuchâtelois Yves-Olivier Joseph, la tour était flanquée de nombreuses galeries et d’escaliers en bois. D’où des ouvertures que nous avons redécouvertes, notamment sur sa base. » La présence de la passerelle métallique et d’un escalier similaire le rappelle. Le nouvel escalier de la cour intérieure, fait du même matériau que la passerelle crée aussi un nouvel accès au sommet de la tour médiévale, qui peut être visitée indépendamment de la surface d’exposition (lire encadré). La Tour des prisons – comme elle était surnommée, car elle a été utilisée comme tel jusqu’en 1848, a donc été intégrée sur le tard au projet de transformation des anciennes cellules, qui ont fermé en 1996 après un siècle d’activité émaillé de nombreux travaux de rénovation.
Crédit image: Philippe Chopard
Ce nouvel escalier en acier thermolaqué donne accès à la tour médiévale. Il rappelle les coursives et les galeries de bois empruntées par les sentinelles au Moyen-Age pour surveiller l’entrée dans la ville.
La cour intérieure porte encore les stigmates de cette transformation. Il a en effet fallu découper le béton armé qui composait la structure des anciennes cuisines de la prison. Les experts neuchâtelois de la sauvegarde du patrimoine ont veillé à conserver des éléments de l’époque médiévale, notamment la base du plus ancien mur d’enceinte de la ville. Cependant, celle-ci présente quelques traces des travaux entrepris l’an dernier. Il a aussi été nécessaire de changer quelques fenêtres de l’ancien bâtiment administratif de la prison, reconverti en espace d’accueil et de bureaux. Avec une entrée principale pour l’espace culturel dotée d’une billetterie, d’une boutique et d’un vestiaire.
Crédit image: Philippe Chopard
L’artiste John Howe a installé un atelier dans le complexe, en faisant certains meubles sur mesure ou en récupérant quelques pièces de mobilier de l’Office cantonal neuchâtelois d’archéologie et du patrimoine.
La transformation du bâtiment carcéral en jette. Ses quatre étages d’exposition aménagés à partir des 24 anciennes cellules de détention jouent la carte de modernité, au service de la scénographie créée par la Fondation de la Tour du fantastique et de ses équipes d’animation. En rappelant aussi la fonction des anciens locaux. Le rez-de-chaussée est entièrement réservé à John Howe. L’artiste à la renommée internationale, établi depuis des décennies à Neuchâtel, y dispose d’un atelier aménagé dans la partie la plus ancienne des anciennes prisons. Il a pu meubler son espace de travail en récupérant diverses pièces auprès de l’Etat de Neuchâtel et en en faisant fabriquer d’autres. Il y crée dans une pièce dépourvue de ses anciens dessins. « Je n’aime pas dessiner au milieu de mes œuvres », précise-t-il.
Murs intérieurs
abattus
Au sous-sol, une cafétéria s’ouvre sur une terrasse offrant une vue imprenable
sur la ville. En fait, cet espace extérieur servait autrefois d’aire de
promenade pour les détenus. La façade sud de ce bâtiment emblématique a été
intégralement préservée. Tout y est encore visible, y compris les barreaux qui
équipaient les fenêtres des anciennes cellules. La transformation menée
en une année par l’Etat de Neuchâtel est donc intérieure. Mais les
interventions de l’architecte ont préservé la disposition des locaux. Il a
fallu néanmoins abattre plusieurs murs intérieurs pour reconvertir les cellules
en espaces d’exposition. Les murs épais sont conservés et les fenêtres des
cellules ont été obstruées.
Crédit image: Philippe Chopard
La terrasse de la cafétéria servait autrefois d’aire de promenades pour les détenus.
Le chantier a conservé autant que possible le béton utilisé à la fin du XIXe siècle. Les plafonds ont été garnis de plâtre pour rester dans la dynamique architecturale adoptée depuis la construction des anciennes prisons. Plusieurs anciennes portes d’accès aux cellules sont transformées en vitrines d’exposition. Les équipements techniques et sanitaires des étages ont été totalement repensés. L’ascenseur public existant a été remplacé pour permettre également l’accès général aux personnes de mobilité réduite depuis le bord du lac.
Crédit image: Philippe Chopard
Au dernier étage du bâtiment carcéral, une salle de conférence permet diverses réunions, notamment pour les responsables du Festival international du film fantastique (NIFFF).
Au sommet, une salle de conférence revêtue de bois peut accueillir des réunions diverses. L’architecte a eu l’idée de la créer en supprimant un mur qui la divisait. Il a ainsi valorisé un demi-œil de bœuf qui offre une vue panoramique sur la ville. Les bureaux du Festival international du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF), autre acteur du projet global, disposent dans les combles d’un espace d’accueil et de présentation de leurs activités. En toiture, quelques panneaux solaires ont pu être installés. L’aération des locaux d’expositions est en grande partie naturelle. L’épaisseur des murs garantit une température agréable en toute saison. Cerise sur le gâteau, des aérateurs ont même été placés derrière les dessins de John Howe.
Dragons et fées dans
un univers improbable
La démarche choisie par les acteurs de ce projet atypique se veut à la fois
ouverte à la visite et propice à la création artistique, en présentant dans un
premier temps les dessins et autres œuvres dédiées à l’univers de J.R.R.
Tolkien. La Terre du Milieu, les hobbits et les elfes, les tours menaçantes ou
apaisantes font partie des 270 merveilles exposées jusqu’en octobre. En plus de
l’évocation d’un Moyen Age friand de dragons, de fées et de légendes axées sur
des missions improbables. Mais l’accouchement de la Tour du Fantastique a été
long. Il a fallu le retour de John Howe à Neuchâtel après son séjour
néo-zélandais consacré à l’illustration des trilogies cinématographiques de
Peter Jackson pour initier la reconversion du lieu en léthargie depuis plus de
vingt ans. Il a fallu aussi convaincre l’Etat de Neuchâtel de soutenir ce
projet, avant de s’assurer de sa faisabilité technique, notamment par la
vérification minutieuse de la statique du bâtiment à transformer. Avant de
conduire des travaux délicats. L’endroit est en effet exigu et dépourvu
d’espaces pour la logistique d’un chantier de transformation de cette
envergure. Mais les ingénieurs ont surmonté tous les obstacles. Notamment en
réussissant à installer une grue géante dans la cour intérieure. Un exploit !