Le Valais pare au plus pressé contre les crues du Rhône
Cet hiver, profitant que le Rhône était en basses eaux, les autorités valaisannes se sont attaquées au goulet à risque de Sierre. Les berges et le fond de la rivière ont été travaillés par les pelles mécaniques. Et pour minimiser le risque d’embâcle de deux ponts reliant Chippis à Sierre, les grands moyens ont été déployés. Le pont ferroviaire a été purement et simplement supprimé. Quant au pont routier, il a été surélevé de 80 cm et a subi une cure de rajeunissement vitale.

Crédit image: Jean-A. Luque
Le pont routier reliant le centre-ville de Chippis à Sierre voit passer quelque 6000 véhicules chaque jour. Construit en 1916, cet ouvrage d’art avec un arc métallique de 49,6 m de portée pèse 200 t.
En juin 2024, le Valais a été frappé par deux épisodes de crues rapides et intenses du Rhône, dont l’une, lors des 29 et 30 juin, a causé des dégâts considérables. Les abords de la ville de Sierre ont subi une inondation majeure, endommageant de nombreuses infrastructures privées et dévastant les sites industriels. Heureusement, aucune perte humaine n’a été à déplorer.
Cette zone est un endroit stratégique à risque, identifié depuis longtemps. L’année dernière, ces crues ont été exacerbées par une combinaison de facteurs naturels. Les grandes quantités de neige accumulées pendant l'hiver étaient en fonte accélérée en raison de températures élevées, avec une limite du zéro degré située entre 3700 et 4100 m d'altitude. De plus, les sols étaient saturés depuis la fin 2023 en raison des précipitations répétées. Lors du week-end des 29 et 30 juin, une situation orageuse très forte venant du sud par vagues successives a aggravé les conditions, avec des pluies particulièrement intenses sur les crêtes de la rive gauche du Rhône du Val d’Hérens au Binntal ainsi que sur toute la vallée de Conches.
Prévenir le risque d’embâcle
Après les inondations, les autorités valaisannes ont pris des mesures
urgentes pour sécuriser la région. Mais les travaux d’envergure ne pouvaient
être menés qu’en période de basses eaux, soit durant l’hiver. Les chantiers les
plus considérables ont concerné les deux ponts qui relient Sierre à Chippis. En
effet, ils constituaient les principaux obstacles à l’écoulement du fleuve et
au risque d’embâcle. L’amoncellement de rochers et autres déchets majeurs
charriés par le Rhône menant inévitablement à des débordements.

Crédit image: Jean-A. Luque
Le pont a été surélevé de 80 cm, mais il a également subi un rajeunissement important de ses structures métalliques et voies de roulement.
La première étape des travaux de sécurisation s’est attaquée au pont ferroviaire qui appartenait à AluInfra Services SA et Constellium Valais SA. Une solution aussi radicale que rapide et spectaculaire a été mise en œuvre : la suppression de l’ouvrage. C’est ainsi que le lundi 14 octobre dernier, en à peine une demi-heure, le pont de 170 t d’acier – utilisé uniquement pour le transport de marchandises – a été soulevé d’un seul tenant par une grue de 750 t culminant à 108 m de hauteur. Dépecé et évacué, l’ouvrage d’art ne sera pas remplacé. Les marchandises ont été transférées du rail à la route.
En ce qui concerne, le deuxième ouvrage d’art – le pont routier qui dessert le centre-ville de Chippis – le chantier a été beaucoup plus ambitieux et complexe. L’option retenue pas les autorités a été le rehaussement de la structure de 80 cm. Une cote maximale conditionnée par les raccordements routiers et qui, selon les experts, offre une capacité hydraulique suffisante en cas de nouvelle survenance d’une crue telle que celles de juin 2024 ou d’octobre 2000. Le chantier de relevage du pont de Chippis a été lancé mi-novembre.
Ce pont avec un arc métallique de 49,6 m de portée a été construit par l’entreprise Conrad Zschokke en 1917. En 1999, le pont initialement ballasté a été transformé en remplaçant le ballast par une tôle porteuse mince pour pouvoir augmenter la capacité du trafic routier. Et une passerelle métallique pour la mobilité douce a été fixée à l’ouest. L’ouvrage constitue par ailleurs une voie pour le transport de l’électricité, du gaz, de la fibre optique et de l’eau potable.
De Rio de Janeiro à Chippis
Outre la surélévation du pont et
l’aménagement des accès, il a été décidé de mener, en parallèle, des travaux
d’assainissement pour restaurer la surface de roulement et la structure
métallique de l’ouvrage, ainsi que la passerelle piétonne attenante.
Même si le pont de Chippis peut sembler modeste – 200 t quand même – , il a néanmoins eu droit à un traitement de superstar. En effet, en charge du levage, l’entreprise VSL Suisse SA, filiale du groupe Bouygues Construction, a utilisé les vérins qui ont contribué au rehaussement de la toiture du mythique stade Maracana à Rio de Janeiro lors de sa dernière rénovation.
Mi-janvier, quatre systèmes de vérinage pouvant chacun soulever 100 t ont été installés. Mais avant qu’ils n’entrent en action, il a fallu renforcer la structure du pont avec des bracons et des platines. Et – soin du détail extrême – afin de ne pas endommager les rivets historiques de cet ouvrage séculaire, une plaque avec des trous remplis de résine a été posée entre le vérin et la poutraison métallique.

Crédit image: Jean-A. Luque
De nombreuses équipes, sur toutes les hauteurs du pont, ont travaillé de concert, sous abri au plus fort de l’hiver.
Le levage en télescopique a été réalisé à coups de 20 cm. De manière à poser des camarteaux et des cales à chaque étape. Bien sûr avant de pouvoir installer définitivement la structure, les culées ont été redimensionnées. Un nouveau massif de fondation de 80 cm × 85 cm × 85 cm a été bétonné et ferraillé pour chaque point d’appui. Le tablier en béton armé a été démoli ainsi que les longerons. Seules ont été préservées les poutres en arc triangulées et les entretoises métalliques qui ont été localement renforcées et repeintes. Le tablier a été remplacé par une dalle orthotrope en construction métallique.
Qui dit travaux d’urgence, dit timing très serré et coordination précise entre les divers corps de métier mandatés. De nombreuses équipes, sur toutes les hauteurs du pont, ont dû travailler de concert pour surélever l’ouvrage bien sûr, mais aussi démonter et remonter les conduites (électricité, télécommunications, etc) et autres fixations en acier, procéder au sablage du revêtement puis poser les résines de protection anticorrosion, sans oublier la pose des joints de dilation et les travaux de raccordement routier.
Conditions difficiles
Mené en hiver, à la limite avec le Haut-Valais, le chantier a été extrêmement
pénible et les contraintes fort nombreuses : froid, humidité, journées de
travail extrêmement courtes… Pour parer aux frimas de l’hiver, le pont a été
bâché et chauffé.

Crédit image: Jean-A. Luque
Pour minimiser les risques de futures crues du Rhône, il a aussi fallu aménager les berges du fleuve et retirer 80 000 m³ de sédiments.
Mis à part les travaux sur les ouvrages d’art, d’autres mesures le long du fleuve ont été mises en place. A Chippis, les travaux de protection du site industriel en rive gauche ont débuté mi-février par l’enrochement de la berge et se sont poursuivis par la construction de murs de soutènement et d’une digue en remblai. Le mur de soutènement des villas Alusuisse en rive droite a été inspecté et les points faibles renforcés.
Enfin, afin de retrouver l’état du lit du Rhône d’avant la crue, 80 000 m3 de sédiments ont été et seront extraits à coups de pelles mécaniques sur deux kilomètres. En effet, au fond du lit du Rhône, les dépôts ont atteint par endroits jusqu’à 1,5 m de plus qu’avant la crue dévastatrice.
Les coûts liés à toutes ces mesures – qui sont en grande partie subventionnés par la Confédération – sont estimés à 8 millions de francs. Les travaux liés à la rénovation du pont routier s’élèvent à quelque 3 millions de francs, dont 1,7 million pour le rehaussement de l’ouvrage. Ces interventions urgentes ont été effectuées dans l’attente du projet définitif de la mesure prioritaire Sierre-Chippis prévu pour 2026.
Le pont routier de Chippis a été réouvert à la circulation le 18 avril. 6000 véhicules l’empruntent quotidiennement.